
Pendant plus de quarante ans, la France a appliqué un impôt sur la fortune, là où la quasi-totalité des pays développés y ont renoncé. Entre le début des années 1980 et aujourd’hui, cet impôt a concerné plusieurs centaines de milliers de foyers et rapporté, au maximum 5 milliards d’euros par an à l’État. Dans le même temps, Rexecode estime que les rentrées fiscales perdues atteignent environ 9 milliards d’euros par an en prenant en compte toutes les composantes négatives. Par rapport à l’ensemble des finances publiques, ces montants restent minimes, mais le sujet de l’impôt sur la fortune sur le débat public a été et reste majeur.
Derrière les prises de position et les convictions, une question demeure centrale : que peut-on réellement dire des effets de l’impôt sur la fortune lorsqu’on s’appuie sur l’expérience concrète ? Et c’est justement pour répondre à cette question que l’Institut Rexecode a publié en ce mois de janvier 2026, un document de travail qui revient sur les conséquences des différents impôts sur la fortune mis en place au fil du temps sur l’économie française, sa croissance et ses comptes publics.
En taxant chaque année le patrimoine, et non les revenus qu’il génère, l’impôt sur la fortune a profondément influencé les comportements économiques. Selon les estimations de Rexecode, près de 19 000 contribuables assujettis à l’impôt sur la fortune auraient quitté la France sur la période. Ces départs, loin d’être neutres, concernaient des patrimoines élevés et se traduisent par des pertes significatives pour l’économie française et les finances publiques.
Au-delà de l’exil fiscal, l’impôt sur la fortune a également pesé sur l’investissement et l’attractivité du territoire. Les choix de localisation du capital, les décisions entrepreneuriales et les stratégies patrimoniales ont été durablement affectés par l’existence d’une taxation annuelle du patrimoine. La France ne vit pas seule sur la planète et dans un contexte de forte concurrence fiscale internationale, cela a eu des conséquences négatives.
À l’heure où la taxation du patrimoine revient régulièrement au cœur du débat politique, notamment à cause de la mauvaise situation de nos finances publiques, comprendre les réels impacts de l’impôt sur la fortune devient indispensable. Certains le critiquent pour ses effets économiques trop néfastes, tandis que d’autres le défendent coûte que coûte pour son impact social et pour le symbole qu’il représente.
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Qu’est-ce que l’impôt sur la fortune et à quoi sert-il ?
L’impôt sur la fortune est un impôt particulier, à la fois par ce qu’il vise et par ce qu’il symbolise. Contrairement à l’impôt sur le revenu, qui taxe ce que l’on gagne chaque année, ou à la TVA, qui taxe ce que l’on consomme, l’impôt sur la fortune repose sur une logique différente : il taxe ce que l’on possède. Il s’agit donc d’un impôt sur le patrimoine, c’est-à-dire sur l’ensemble des biens détenus par un ménage au-delà d’un certain seuil, et donc pas sur ce qu’il gagne.
Concrètement, l’impôt sur la fortune s’applique lorsque la valeur nette du patrimoine dépasse un montant fixé par la loi. Ce patrimoine peut être composé de biens immobiliers, de placements financiers, d’entreprises, d’objets de valeur ou encore d’actifs divers. Selon les versions d’impôt sur le patrimoine, tous ces éléments sont pris en compte, ou seulement certains (par exemple hors patrimoine professionnel). En tout cas, l’idée centrale est que la détention d’un patrimoine important permet à la personne concernée de contribuer davantage, peu importe les revenus qu’elle perçoit.
Les objectifs affichés de l’impôt sur la fortune sont avant tout politiques et sociaux. Il s’agit d’un impôt présenté comme un outil de justice fiscale, destiné à réduire les inégalités de patrimoine et à renforcer la contribution des ménages les plus riches au financement des dépenses publiques.
À ces objectifs de justice sociale s’ajoute un objectif budgétaire. L’impôt sur la fortune est censé apporter des recettes supplémentaires à l’État, en ciblant une base fiscale étroite mais fortement capitalisée. Même si le nombre de contribuables concernés est limité, le niveau élevé de leur patrimoine laisse supposer, en théorie, un rendement non négligeable pour les finances publiques.
Cependant, dès sa conception, l’impôt sur la fortune soulève une question centrale qui traverse tout le débat économique : est-il pertinent de taxer le patrimoine indépendamment des revenus qu’il génère ? Cette interrogation est fondamentale, car un patrimoine important ne produit pas nécessairement des revenus proportionnels chaque année. Cela peut conduire à des situations où l’impôt sur la fortune s’ajoute à l’impôt sur le revenu, à la fiscalité du capital et à d’autres prélèvements, avec un poids fiscal parfois très élevé.
Quarante ans d’impôt sur la fortune : une expérience unique en France
L’impôt sur la fortune occupe une place à part dans l’histoire fiscale française. Depuis le début des années 1980, la France a maintenu, sous différentes formes, un impôt national qui vise directement le patrimoine des ménages les plus aisés. Cette continuité est remarquable, car la plupart des pays développés qui ont expérimenté un impôt comparable y ont renoncé au fil du temps. La France s’est ainsi retrouvée dans une situation singulière, faisant de son impôt sur la fortune une véritable exception européenne.
L’expérience française débute en 1982 avec la création de l’impôt sur les grandes fortunes (IGF). Il avait pour but, selon la formule du Ministre chargé du budget à sa création en 1982, d’être “socialement juste, économiquement raisonnable, techniquement simple”. Supprimé puis rétabli quelques années plus tard sous le nom d’impôt de solidarité sur la fortune, l’ISF devient rapidement un élément durable du paysage fiscal. Pendant près de trente ans, il concerne plusieurs centaines de milliers de foyers, avec un barème progressif et une assiette large incluant aussi bien les actifs financiers que les biens immobiliers. En 2018, l’ISF est transformé en impôt sur la fortune immobilière sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’IFI, recentrant la taxation sur le seul patrimoine immobilier, sans remettre en cause le principe même d’un impôt annuel sur la fortune.
Ce qui frappe dans cette trajectoire, ce n’est pas seulement la durée de l’impôt sur la fortune, mais aussi son instabilité permanente. Depuis sa création, cet impôt a été modifié à de très nombreuses reprises : seuils d’imposition, barèmes, exonérations, mécanismes de plafonnement, règles d’évaluation du patrimoine. Ainsi, selon Rexecode, institut économique indépendant, souvent perçu comme proche des milieux patronaux et favorable à des approches libérales en matière de politique économique, l’impôt sur la fortune sous toutes ses formes a été amendé plus de 200 fois depuis sa création.
Ces ajustements successifs reflètent les difficultés rencontrées par les pouvoirs publics pour concilier des objectifs politiques (différents en fonction du parti politique au pouvoir), les contraintes budgétaires, les réalités économiques et le symbole social que cela représente. Ils reflètent aussi le caractère particulièrement sensible de la fiscalité du patrimoine dans le débat public français.
Sur le plan international, cette instabilité contraste fortement avec l’évolution observée ailleurs en Europe. Des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède ou encore l’Autriche ont abandonné leur impôt sur la fortune, souvent après avoir constaté un rendement jugé faible au regard des effets économiques négatifs. Aujourd’hui, la France fait figure de cas isolé, ce qui rend encore plus intéressant l’analyse de son expérience. Peu de pays offrent en effet un recul aussi long pour évaluer les conséquences d’un impôt sur la fortune appliqué de manière quasi continue.
Cette singularité française permet d’aller au-delà des débats théoriques. Quarante ans d’application offrent suffisamment de données pour observer les effets concrets de l’impôt sur la fortune sur les recettes publiques, l’investissement, la croissance et les comportements des contribuables concernés.

Quel bilan économique et budgétaire de l’impôt sur la fortune ?
Lorsqu’on cherche à évaluer l’impôt sur la fortune, la première question qui se pose est celle de son rendement budgétaire réel. Autrement dit, combien cet impôt a-t-il effectivement rapporté aux finances publiques françaises sur la durée ? Contrairement à l’image parfois véhiculée dans le débat public, les montants en jeu sont restés relativement modestes à l’échelle du budget de l’État.
Sur l’ensemble de la période, les recettes de l’impôt sur la fortune n’ont pas beaucoup progressé. Elles représentaient environ un à deux milliards d’euros par an dans les premières décennies, avant d’atteindre entre quatre et cinq milliards d’euros par an dans les années 2000 et 2010. Depuis la transformation de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, les recettes se situent à nouveau autour de deux milliards d’euros par an. Rapportées à l’ensemble des prélèvements obligatoires, ces sommes correspondent à environ 0,1 à 0,2 % du produit intérieur brut (PIB), ce qui reste très faible au regard des finances publiques françaises. En 2025 par exemple, près de 160 000 foyers ont été soumis à l’IFI selon la DGFiP, pour un rendement annuel de plus de 2 milliards d’euros, sur plus de 1 250 milliards d’euros de prélèvements obligatoires.
Ce faible rendement explique en partie pourquoi l’impôt sur la fortune n’a jamais constitué un pilier du financement de l’État. Il s’agit d’un impôt qui touche un nombre limité de contribuables, et dont le produit est par nature plafonné. Mais au-delà de cette question de rendement, l’analyse économique impose d’aller plus loin et d’examiner les effets indirects de cet impôt sur l’activité économique.
C’est sur ce point que le bilan de l’impôt sur la fortune devient nettement plus problématique. Selon les travaux de Rexecode, il y a bien sûr d’une part les recettes encaissées, mais aussi d’autre part les pertes fiscales à cause des contribuables qui ont adapté leurs comportements et par les effets négatifs sur l’investissement et la croissance. En effet, taxer le patrimoine comme cela a tendance à réduire l’attractivité du territoire pour ceux qui détiennent le capital, et plus particulièrement lorsque cet impôt s’ajoute à une fiscalité déjà élevée sur les revenus et le capital.
Ainsi, les estimations avancées montrent que les pertes de recettes liées aux départs de contribuables, à la moindre création d’entreprises sur le territoire et à la localisation d’activités économiques à l’étranger dépasseraient largement le rendement de l’impôt sur la fortune lui-même. En fin de période, ces pertes seraient de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an, avec un manque à gagner estimé autour de 9 milliards d’euros annuels pour les finances publiques, soit un montant supérieur aux recettes directement perçues (2 à 5 milliards d’euros en fonction des années).
Au-delà des recettes fiscales, l’impact macroéconomique est également central. En décourageant l’accumulation de capital productif et en pénalisant certains profils d’entrepreneurs et d’investisseurs, l’impôt sur la fortune aurait contribué à freiner la croissance économique. Les estimations avancées suggèrent un effet négatif cumulé sur le revenu national, compris entre 0,5 et 1 point de produit intérieur brut (PIB). Ce type d’effet est difficilement perceptible à court terme, mais il devient significatif lorsqu’il est observé sur plusieurs décennies.
Si l’impôt sur la fortune a bien généré des recettes visibles et facilement identifiables, son bilan économique global apparaît nettement moins favorable. Le gain direct pour les finances publiques, qui reste tout de même très limité, doit être comparé à des coûts économiques diffus mais durables qui affectent la croissance, l’investissement et, in fine, les ressources fiscales de l’État lui-même.
Exil fiscal et comportements des contribuables fortunés
L’un des effets les plus débattus de l’impôt sur la fortune concerne les comportements d’adaptation des contribuables les plus aisés, et en particulier l’exil fiscal. Ce phénomène est souvent caricaturé ou exagéré dans le débat public, mais il constitue pourtant un élément central du bilan économique de l’impôt sur la fortune lorsqu’il est observé sur le long terme.
Les données analysées par Rexecode montrent que, depuis le début des années 1980, près de 19 000 contribuables assujettis à l’impôt sur la fortune ont quitté la France. Rapporté à l’ensemble de la population, ce chiffre peut sembler limité. En revanche, il prend une tout autre dimension lorsqu’on considère le profil de ces ménages. Il s’agit de contribuables qui disposent de patrimoines élevés, souvent liés à une activité entrepreneuriale, à des fonctions de direction ou à des investissements significatifs dans l’économie réelle.
L’enjeu n’est donc pas uniquement démographique, mais économique et fiscal. Chaque départ entraîne une perte durable de bases imposables, non seulement pour l’impôt sur la fortune lui-même, mais aussi pour l’impôt sur le revenu, pour les prélèvements sur le capital, pour la fiscalité sur les entreprises et, plus largement, pour l’activité économique générée sur le territoire. Selon les estimations disponibles, environ 0,5 % de la base taxable à l’impôt sur la fortune se serait ainsi délocalisée chaque année. Cumulé sur plusieurs décennies, ce phénomène représenterait une perte de bases fiscales de l’ordre de 100 milliards d’euros, exprimés en euros constants, ce qui est colossal.
Au-delà des départs effectifs, l’impôt sur la fortune influence également les comportements des contribuables qui restent en France. La perspective d’une taxation annuelle du patrimoine incite à des stratégies d’optimisation fiscale, à des arbitrages dans la composition des actifs ou à la localisation de nouvelles activités à l’étranger. Ces ajustements, souvent discrets et difficiles à mesurer individuellement, produisent néanmoins des effets macroéconomiques réels lorsqu’ils sont cumulés à l’échelle nationale.
Ces comportements sont d’autant plus marqués que l’impôt sur la fortune s’inscrit dans un environnement fiscal global déjà chargé. Lorsqu’il s’ajoute à l’impôt sur le revenu, à la fiscalité du capital et aux prélèvements sociaux, il peut conduire à des taux d’imposition très élevés sur certains profils de contribuables. Cette superposition renforce l’incitation à la mobilité fiscale, en particulier dans un contexte de libre circulation des capitaux et des personnes au sein de l’Union européenne.
Il est important de souligner que l’exil fiscal lié à l’impôt sur la fortune produit des effets asymétriques dans le temps. En effet, les recettes issues de l’impôt sont immédiates et visibles, tandis que les pertes liées aux départs et aux décisions d’investissement différées s’accumulent progressivement. Une fois qu’un contribuable quitte le territoire, il revient rarement, ce qui transforme un choc ponctuel en perte durable pour l’économie et les finances publiques.

Que nous apprend ce bilan pour le débat actuel
Le bilan de l’impôt sur la fortune après quarante ans d’application en France apporte avant tout un enseignement central : les intentions initiales et les résultats observés ne coïncident pas nécessairement. Présenté comme un instrument de justice fiscale et de redistribution, l’impôt sur la fortune a produit des effets économiques complexes, souvent éloignés des objectifs affichés, en particulier lorsqu’on les examine sur le long terme.
L’expérience française montre d’abord que le rendement budgétaire de l’impôt sur la fortune est resté structurellement limité. Les recettes générées, bien qu’elles soient visibles et politiquement symboliques, n’ont jamais constitué une ressource déterminante pour les finances publiques. En parallèle, les coûts indirects liés à la mobilité du capital, aux comportements d’optimisation et à la moindre attractivité du territoire se sont accumulés de manière diffuse, mais durable. Ce décalage entre gains immédiats et pertes à long terme constitue un point clé pour éclairer les débats actuels.
Ce bilan met également en lumière les limites d’une fiscalité qui repose sur la taxation annuelle d’un stock de patrimoine dans une économie ouverte. La France a pu mesurer concrètement à quel point les détenteurs de capital, en particulier les profils entrepreneuriaux, réagissent aux signaux fiscaux. L’impôt sur la fortune n’a pas seulement affecté les contribuables directement concernés, mais il a aussi influencé des décisions d’investissement, de localisation et de création d’activité, avec des effets qui dépassent largement le cadre strict de l’impôt lui-même.
Ces constats sont particulièrement éclairants dans un contexte où ressurgissent régulièrement des propositions de rétablissement de l’ISF ou de création de nouvelles taxes sur les grandes fortunes, comme par exemple la Taxe Zucman. Quelles que soient leurs formes ou leurs appellations, ces projets reposent sur un principe similaire : taxer le patrimoine détenu plutôt que les flux de revenus. L’expérience française suggère que ce type de mécanisme se heurte à des contraintes économiques fortes, indépendamment des intentions politiques qui l’accompagnent.
Le vrai sujet est probablement que la France est une économie ouverte et non fermée, c’est-à-dire qu’elle a des relations étroites avec le reste du monde. Ainsi, les contribuables peuvent facilement partir dans d’autres pays si la situation fiscale ne leur convient pas. Pour qu’un impôt sur la fortune soit vraiment efficace et efficient économiquement, il faudrait qu’il soit appliqué à minima au niveau européen, et idéalement au niveau mondial.
Dans la situation actuelle, le bilan de l’impôt sur la fortune invite à recentrer le débat sur une question plus large : comment améliorer l’efficacité globale du système fiscal pour augmenter la croissance économique et le pouvoir d’achat ? Les données disponibles montrent que la réduction durable des inégalités et l’amélioration des finances publiques passent davantage par un environnement favorable à l’investissement, à l’emploi et à la création de richesse, que par la multiplication d’impôts en tout genre.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille négliger des mesures symboliques à même de renforcer la cohésion sociale et l’unité de la nation. Cela est d’autant plus vrai dans un pays comme la France, obsédé par l’égalité. Comme souvent, tout est une question d’équilibre et de cohérence, afin que tout le monde puisse être gagnant.