
L’expression “économie de guerre” s’est imposée dans le débat public, portée par les tensions géopolitiques, les défis industriels liés à la guerre en Ukraine et les déclarations du président de la République Emmanuel Macron. Mais initialement, ce concept ne se résume pas à une simple hausse des dépenses militaires ou de la production d’armements. En effet, il implique une mobilisation accrue des ressources nationales, une transformation de l’industrie et une redéfinition des priorités économiques. On peut alors se demander si aujourd’hui, derrière les discours, la France s’est réellement engagée dans une telle mutation ou si elle se contente de s’adapter aux nouvelles menaces.
Historiquement, une économie de guerre correspond à une réorganisation massive de la production, et d’une manière globale de l’économie, pour répondre aux exigences militaires. Aujourd’hui, les budgets de la défense augmentent en France et en Europe, les industries de l’armement sont appelées à produire plus vite et en plus grande quantité, et l’autonomie stratégique devient un enjeu majeur. Cette dynamique se traduit par une accélération des cadences dans certaines filières et par des incitations à relocaliser des productions essentielles. Toutefois, ce mouvement reste encore loin d’une mobilisation totale comparable aux grands conflits du passé.
En 1960 par exemple, la France consacrait 5 % de son PIB, c’est-à-dire de la richesse créée, au secteur de la défense et comptait plus d’un million de militaires, sachant qu’à l’époque, le modèle d’une armée professionnelle n’avait pas été adopté. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les dépenses de défense se montaient à plus de 30 % du PIB. En comparaison, en 2024, le budget de la défense s’élevait à 2 % du PIB et le nombre de militaires à 200 000.
Le président de la République Emmanuel Macron a estimé que les Européens, et donc la France, devaient porter leur effort de défense autour de 3 à 3,5 % de leur PIB, soit environ 30 milliards d’euros supplémentaires chaque année pour notre pays. Cela imposerait de passer d’un budget de 50 milliards d’euros aujourd’hui à près de 90 milliards d’euros dans les années à venir. Dans la loi de programmation militaire pour la période 2024-2030, le budget en 2030 est prévu à 68 milliards d’euros, montant qui sera donc peut-être revu nettement à la hausse.
Une évolution comme cela ne sera pas sans conséquences économiques et budgétaires. Investir massivement dans la défense va impliquer des choix financiers qui vont peser sur d’autres secteurs, tandis que l’augmentation des dépenses militaires va soulever la question du déficit public. Certaines dépenses publiques, comme celles issues de notre modèle social, de la santé, de l’éducation, ou des infrastructures, pourraient être réduites au profit du budget militaire. L’ampleur de l’effort déjà engagé et probablement à venir interroge donc.
Au-delà du soutien à l’Ukraine, cette montée en puissance répond aussi à un impératif de protection nationale. La France, comme d’autres États européens, cherche à renforcer sa capacité de dissuasion et à anticiper les menaces futures. Loin d’un basculement immédiat vers une économie de guerre, le pays semble plutôt engagé dans une logique de renforcement progressif, en appliquant un principe ancien que Végèce formulait déjà au 4ème siècle : « Qui désire la paix, se prépare donc à la guerre ».
Qu’est-ce que l’économie de guerre ?
L’économie de guerre désigne un mode d’organisation dans lequel l’ensemble des ressources économiques d’un pays est mobilisé pour répondre aux exigences d’un conflit armé. Historiquement, elle implique une transformation radicale de l’appareil productif, avec une réorientation massive des industries vers la production militaire, une réallocation de la main-d’œuvre, un contrôle accru de l’État sur l’économie et une gestion rigoureuse des ressources stratégiques. Ce concept repose sur l’idée que, face à une menace existentielle, l’économie doit être mise au service des impératifs de défense nationale. Dans cette situation, seule la victoire militaire compte et l’économie, ainsi que la société doivent s’organiser pour atteindre cet objectif ultime, tout le reste devenant secondaire.
L’un des exemples les plus marquants est celui des États-Unis et des pays européens lors des deux guerres mondiales. La conversion des usines civiles en sites de production d’armement, la planification centralisée des ressources et les restrictions imposées à la consommation civile ont été la démonstration d’une économie totalement dédiée à l’effort de guerre. Par exemple, les usines automobiles comme celles de Renault ont été converties pour produire des armes de guerre et des munitions. Plus récemment, certaines nations en conflit prolongé, comme l’Ukraine, ont adopté des mesures d’urgence pour adapter leur appareil économique aux besoins militaires.
Cependant, l’économie de guerre ne se résume pas seulement à une augmentation des dépenses militaires. Elle implique aussi des changements profonds dans l’organisation des chaînes d’approvisionnement, des restrictions sur certains secteurs, des réquisitions d’entreprises, des réallocations de main-d’œuvre et une priorisation de la production militaire sur les autres activités économiques. En outre, elle s’accompagne souvent d’un effort de propagande qui vise à justifier et à expliquer auprès de la population les sacrifices imposés.
Aujourd’hui, la notion d’économie de guerre est parfois utilisée de manière plus large pour désigner une transformation partielle de l’économie en réponse à un climat géopolitique tendu. Cependant, la simple augmentation des budgets de défense ne suffit pas à qualifier une situation d’économie de guerre au sens strict. Dire qu’aujourd’hui la France est dans une économie de guerre est donc un abus de langage. Le terme est surtout employé à but de communication, probablement pour alerter les Français sur la situation géopolitique internationale ou pour les préparer à de futurs choix compliqués.
La situation actuelle en France et en Europe : des défis géopolitiques et industriels
Les récentes tensions géopolitiques, notamment en Europe de l’Est, ont conduit les nations européennes à réévaluer leurs politiques de défense et leurs capacités industrielles. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a commencé à faire prendre conscience à l’Europe de la nécessité de renforcer les capacités militaires et industrielles du continent. Le vrai électrochoc pour les pays européens se fait depuis l’entrée en fonction de Donald Trump et sa volonté de s’éloigner de l’Europe et de faire passer son pays avant tout. L’échange musclé, le 27 février 2025, entre le Président américain et le Président ukrainien Volodymyr Zelensky dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche a particulièrement marqué et a incité les pays européens à réagir plus dynamiquement pour prendre en charge leur défense.
Les tensions géopolitiques ne se limitent pas à l’Ukraine. L’instabilité en mer de Chine, la menace terroriste persistante et les incertitudes en Afrique poussent la France à revoir sa posture stratégique. Dans ce contexte, l’effort de réarmement ne se limite pas à aider un pays allié, mais vise aussi à renforcer les capacités nationales et à davantage se protéger.
En réponse à ces nombreux défis, la France a déjà agi depuis plusieurs années en augmentant son budget de la défense de manière significative. Depuis 2017, et sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, les crédits alloués aux armées françaises sont passés de 32,7 milliards d’euros à 50,5 milliards d’euros en 2025, avec l’objectif de préparer les forces armées aux défis actuels et futurs. Ces dernières années, et cela n’a pas toujours été le cas, les lois de programmation militaire prévues ont toujours été respectées, malgré les nombreuses contraintes budgétaires. L’objectif a été d’atteindre les 2 % du Produit Intérieur Brut (PIB) consacré à la défense, en vertu des règles de l’OTAN qui impose ce minimum, objectif maintenant atteint.
Aujourd’hui, le nombre de militaires français s’élève à approximativement 200 000, dont la plus grande part est constituée de l’armée de Terre avec près de 130 000 hommes et femmes, dont plus de 25 000 réservistes.
Chaque année, plus d’un milliard d’euros est dépensé dans les OPEX, à savoir les opérations extérieures de l’armée française. En effet, avec des militaires en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe de l’Est, notamment en Roumanie, ces dispositifs nécessitent des moyens et des investissements importants.
L’industrie de défense française est considérée comme solide, avec près de 4 000 entreprises, dont de grandes comme Safran, Naval Group, Nexter, MBDA, Thalès, Dassault, ou encore Airbus. Ces entreprises ont les capacités nécessaires pour maîtriser sur des périodes longues (pouvant aller jusqu’à plusieurs dizaines d’années) l’organisation industrielle de programmes complexes. Cela est bien sûr un atout indéniable pour assurer la souveraineté et l’indépendance de l’armée française. En ayant nos propres entreprises, nos propres programmes et nos propres matériels militaires, nous ne dépendons d’aucun pays et pouvons donc agir en fonction de ce que nous voulons pour nous-mêmes et en fonction de nos intérêts. Les pays qui achètent du matériel américain par exemple, doivent parfois demander certaines autorisations aux États-Unis concernant l’utilisation des matériels.
La souveraineté militaire permet aussi à la France de vendre des armements à des pays étrangers, ce qui est bénéfique pour nos entreprises, et par prolongement pour notre balance commerciale. Ainsi, en 2024, la France est devenue le deuxième exportateur d’armements dans le monde, selon un rapport du SIPRI, un institut international indépendant consacré à la recherche sur les conflits, les armements, le contrôle des armements et le désarmement. Les exportations d’armement français ont atteint plus de 18 milliards d’euros en 2024, grâce aux ventes stratégiques comme celles des avions Rafale et des sous-marins Barracuda. L’année 2025 s’annonce aussi comme très bonne.
Néanmoins, la bonne situation de quelques contrats ne doit pas masquer la situation globale, faite de lacunes dans les capacités industrielles de défense. De nombreux équipements sont manquants, tels que les munitions et les missiles, la production est relativement lente et chère, et de nombreux chars et avions sont régulièrement en panne. C’est notamment pour ces raisons qu’Emmanuel Macron avait demandé aux entreprises de produire davantage, mieux et plus rapidement.
Dans l’Union européenne, les situations sont disparates. En 2024, quinze États membres ont consacré plus de 2 % de leur PIB à leur budget de défense, minimum requis par l’OTAN, contre à peine dix en 2023. Parmi les États dont la part des dépenses militaires est la plus élevée, il y a la Pologne avec 4,1 % du PIB, et les pays Baltes, qui partagent une frontière avec la Russie, à savoir l’Estonie avec 3,4 %, la Lettonie 3,2 % et la Lituanie 2,9 %.
À l’inverse des États-Unis qui ont un marché très unifié, avec des grandes entreprises et des matériels militaires pour tout le pays, l’Union européenne a autant d’armées (et leurs matériels), que de pays. C’est une contrainte majeure pour le continent, puisque les programmes militaires coûtent très cher et peuvent difficilement être rentabilisés, à l’inverse des entreprises américaines qui bénéficient d’économies d’échelle, d’investissements publics majeurs et d’importants achats étrangers.
La situation européenne compliquée vient aussi de la situation géopolitique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont imposés comme la superpuissance principale du monde et se sont investis militairement partout sur le globe, et notamment en Europe. Ainsi, les soldats américains sont présents sur une grande partie du continent européen. Les pays européens concernés se sentent protégés par la puissance américaine, et ils achètent en contrepartie du matériel militaire américain, tels que des avions, des chars et des hélicoptères. Cette situation affaiblit les entreprises européennes et rend compliquée une meilleure défense plus autonome de notre continent.
Avec les tensions géopolitiques et l’entrée en fonction de Donald Trump aux États-Unis, une prise de conscience européenne semble toutefois se faire avec davantage d’investissements dans la défense. Mais cet argent servira-t-il à acheter du matériel américain, ou les pays européens se mettront-ils d’accord pour investir davantage en Europe ? Cette question est primordiale pour l’avenir, tant les conséquences stratégiques, géopolitiques, mais également financières, économiques et budgétaires seront importantes.
La réorganisation industrielle : vers une production de guerre ?
Face aux tensions géopolitiques croissantes et aux nouveaux enjeux de défense, la France a amorcé une transformation de son industrie militaire. Loin d’une conversion totale vers une économie de guerre au sens historique du terme, cette réorganisation vise à renforcer la souveraineté industrielle et à accélérer la production de matériel militaire. La nécessité d’augmenter les cadences, de sécuriser les approvisionnements stratégiques et d’investir dans les capacités industrielles constitue un défi majeur pour l’industrie de défense française.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’armée française a intensifié la livraison de matériels aux forces ukrainiennes, tout en devant maintenir, et même amplifier, ses propres capacités. Cette situation a mis en lumière les limites de l’appareil de production et la nécessité de le renforcer.
En 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’opinion publique française avait été marquée d’apprendre que la France ne tiendrait probablement que quelques jours, ou au mieux quelques semaines, en cas de guerre de haute intensité comme c’est le cas en Ukraine. Pour des obus de 155 mm par exemple (utilisés notamment par les canons Caesar), l’industrie française n’en produisait que 500 par an entre 2012 et 2017, selon le ministère des Armées, alors que l’artillerie ukrainienne a pu en tirer jusqu’à 7 000 par jour au plus fort de la guerre.
C’est pour répondre à cette situation que la Loi de programmation militaire 2024-2030 a prévu 16 milliards d’euros pour consolider les stocks de munitions et assurer la transition vers les futures capacités, telles que, par exemple, le missile longue portée antinavire de type FMAN et de croisière de type FMC.
Plusieurs grands groupes industriels, comme Nexter, Safran et Thales, ont revu leur organisation pour répondre aux exigences d’un rythme de production plus soutenu. Toujours concernant la production d’obus de 155 mm, Nexter, filiale de KNDS, qui les produit a annoncé un doublement de sa production annuelle, pour passer de 15 000 à 30 000 unités.
Depuis deux ans, des progrès ont été réalisés par les industriels concernés. Ainsi, en 2025, les livraisons d’obus de 155 mm devraient être supérieures de près de 50 % à ce qu’elles étaient en 2024, ce nombre étant lui-même très supérieur au niveau des livraisons qui existait en 2022.
Selon l’État-major des armées, le niveau des stocks de munitions est variable selon les catégories, mais il s’améliore et devrait revenir à des niveaux satisfaisants d’ici 2030, avec entre 2 et 6 mois de stocks prévus, dans le cas d’une guerre de haute intensité et de consommation massive.
De même, les cadences de fabrication des missiles antichars et sol-air, produits par MBDA, ont été accélérées grâce à un soutien renforcé de l’État. Ces mesures s’inscrivent dans la volonté de garantir une autonomie stratégique, alors que la dépendance à certaines chaînes d’approvisionnement étrangères reste un point de vulnérabilité, notamment en ce qui concerne les matières premières.
Le gouvernement français a engagé une série de mesures pour soutenir cette transformation, notamment à travers un renforcement des commandes publiques et par des dispositifs de soutien financier aux entreprises du secteur.
Dans ce cadre, la nouvelle Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 prévoit une enveloppe record de 413 milliards d’euros, soit une hausse de 40 % par rapport à la précédente période. Ce budget permettra d’accélérer le renouvellement des équipements et d’investir dans la modernisation des infrastructures industrielles. L’objectif est aussi d’éviter le scénario de pénuries de munitions ou de matériel observé en Ukraine, où la guerre d’usure a révélé les limites des stocks européens. Parmi les priorités figurent le développement du futur porte-avions nucléaire (PANG), l’accélération du programme de chars de nouvelle génération (MGCS) et du système de combat aérien du futur (SCAF), les deux en collaboration avec l’Allemagne, ainsi que la montée en puissance de la production de drones et de systèmes de cyberdéfense.
Dans cet esprit, la France applique en partie la maxime de Végèce, écrivain militaire de la fin du 4ème siècle : « Qui désire la paix, se prépare donc à la guerre ». Cette phrase, tirée de son Traité de l’art militaire, résume bien la posture actuelle de la France. Loin d’une militarisation totale de l’économie, l’approche adoptée vise plutôt à anticiper et à renforcer les capacités industrielles afin d’être en mesure de répondre à une crise majeure si elle devait survenir.
En parallèle de ces mesures, le gouvernement a simplifié certaines procédures administratives pour permettre aux industriels d’augmenter rapidement leur capacité de production. Un cadre plus souple pour l’octroi des contrats de défense et une meilleure anticipation des besoins stratégiques ont été mis en place.
Si la France ambitionne d’accroître sa production militaire, elle reste confrontée à la question des ressources stratégiques. La fabrication d’armements repose sur des matières premières critiques comme le titane, le tungstène ou certaines terres rares, dont l’approvisionnement dépend fortement de pays tiers, comme la Chine. Cette dépendance constitue un risque majeur en cas de tensions commerciales ou de ruptures d’approvisionnement.
Pour y remédier, la France et l’Union européenne ont engagé des initiatives visant à sécuriser l’accès à ces ressources. Le plan européen Critical Raw Materials Act, lancé en 2023, prévoit une relocalisation partielle de l’extraction et du raffinage de certains métaux stratégiques sur le sol européen. En France, des projets d’exploitation minière en Bretagne et en Auvergne ont été relancés afin de limiter la dépendance aux importations.
Malgré ces efforts, la réorganisation industrielle française reste encore loin d’une production de guerre. Contrairement aux périodes de conflits mondiaux où toute l’économie était réorientée vers l’effort militaire, la France conserve une approche ciblée et progressive. L’objectif est plutôt d’augmenter les capacités, mais sans perturber les autres secteurs économiques et sans créer de conséquences négatives sur l’économie et sur les finances publiques.

L’impact économique et budgétaire
La montée en puissance des dépenses militaires en France et en Europe pose la question des implications économiques et budgétaires d’un éventuel basculement vers une économie de guerre. Si la France a engagé un effort financier conséquent avec la Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030, elle reste encore loin d’une économie mobilisée massivement et majoritairement pour l’effort de guerre. Pourtant, l’hypothèse d’une intensification des tensions internationales pourrait modifier la structure économique du pays.
La LPM 2024-2030 prévoit un budget de 413 milliards d’euros, soit une augmentation de 40 % par rapport à la précédente période. Cette hausse porte le budget annuel de la défense à 50,5 milliards d’euros en 2025, avec une montée progressive jusqu’à 68 milliards en 2030. Cela représente aujourd’hui environ 2,1 % du PIB, un seuil que la France n’avait pas atteint depuis longtemps. Ces montants seront peut-être même revalorisés avec la nouvelle volonté du Président de la République Emmanuel Macron d’augmenter le budget à 3 % du PIB, voire même à 3,5 % du PIB, soit plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires par an.
Dans un scénario d’économie de guerre, cette proportion devrait être largement supérieure, sans commune mesure avec la situation actuelle. À titre de comparaison, pendant la Première Guerre mondiale, la France consacrait plus de 50 % de son PIB à l’effort militaire, et encore plus de 30 % durant la Seconde Guerre mondiale. Si la France devait s’engager dans un conflit de haute intensité nécessitant une production militaire accélérée, il faudrait rediriger une part bien plus importante des ressources nationales vers la défense, au détriment d’autres secteurs, notamment le social.
Dans le contexte actuel, la France doit déjà composer avec un déficit public élevé, estimé à 5,5 % du PIB en 2024, et une dette publique avoisinant 110 % du PIB. Sans même parler d’une transition vers une économie de guerre qui nécessiterait des financements colossaux, une forte hausse du budget de la défense nécessite de trouver de nouveaux financements.
Historiquement, les pays en économie de guerre financent l’effort par trois moyens principaux.
Le premier est l’augmentation des impôts. Pour compenser l’explosion des dépenses militaires, l’État pourrait imposer de nouvelles taxes, notamment sur les entreprises et les revenus élevés. Toutefois, cela pourrait freiner la consommation et l’investissement.
Le deuxième est l’émission massive de dette publique qui se matérialise par une importante dégradation des comptes publics. Comme ce fut le cas lors des conflits mondiaux, l’État pourrait lever des emprunts exceptionnels, ce qui alourdirait encore la charge de la dette à long terme. Cela aurait pour conséquence d’accroître les intérêts que le pays paye chaque année, ce qui réduirait d’autant les montants pouvant être investis dans d’autres secteurs.
Enfin, le troisième est une réallocation budgétaire drastique. Certaines dépenses publiques, par exemple issues de notre modèle social, de la santé, de l’éducation, du logement ou même des infrastructures, pourraient être réduites au profit du budget militaire, ce qui aurait des conséquences sociales et économiques majeures.
Une véritable économie de guerre impliquerait une réorientation massive du tissu industriel français. Actuellement, l’industrie de défense représente environ 200 000 emplois directs et indirects en France. Dans un contexte de guerre totale, cette main-d’œuvre devrait être démultipliée pour répondre à la demande de production. De plus, des industries civiles, comme celles des constructeurs automobiles pourraient être réquisitionnées pour la production militaire, tandis que des usines d’électronique pourraient se consacrer à la fabrication de radars ou de systèmes de communication militaires.
Cependant, de tels changements ne sont pas sans conséquences. Cela pourrait engendrer des tensions sur le marché du travail, davantage d’inflation, des pénuries dans certains secteurs, et davantage de contrôle de l’État sur l’économie, notamment pour limiter les effets négatifs des mesures.
À court terme, une augmentation massive des dépenses militaires pourrait avoir un effet de relance sur certains secteurs industriels et technologiques, ce qui bénéficierait à la croissance économique. La défense est un secteur qui stimule fortement l’innovation, avec des retombées dans d’autres domaines comme l’aérospatial, l’intelligence artificielle et la cybersécurité, ce qui bénéficierait à moyen terme à la compétitivité.
Si la France n’est pas en économie de guerre, elle s’oriente vers une politique de réarmement accéléré, ce qui impose déjà des choix économiques difficiles. La priorité donnée aux industries de défense pourrait, à terme, entraîner des ajustements budgétaires compliqués et une pression accrue sur les finances publiques, d’autant plus qu’Emmanuel Macron ne souhaite pas une augmentation des impôts.
Des investissements au niveau européen pourraient être la solution, avec un meilleur partage du coût, davantage d’achats à des entreprises européennes plutôt qu’étrangères (notamment américaines), un meilleur financement des entreprises en orientation par exemple une partie de l’épargne, ce qui se ferait forcément au détriment d’autres secteurs, ou encore grâce à une adaptation des règles européennes en matière de déficit. Tous ces sujets sont d’ores et déjà discutés entre les pays européens et de nombreuses annonces devraient être faites dans les semaines et mois à venir.