
L’économie de marché fonctionne efficacement pour produire et échanger la plupart des biens, mais elle échoue dès qu’il s’agit de répondre à des besoins essentiels impossibles à réserver à certains et à faire payer aux autres. Les biens collectifs, par nature accessibles à tous et non-exclusifs, illustrent parfaitement cette limite. Leur libre accès empêche les entreprises privées de financer leur production, car rien ne garantit qu’un utilisateur acceptera de payer pour un service qu’il peut consommer gratuitement. Cette situation conduit inévitablement au comportement de passager clandestin, chacun espérant profiter du bien sans en supporter le coût, au détriment de la collectivité qui se retrouve privée d’infrastructures cruciales.
Dans ce contexte, l’État devient l’acteur indispensable pour assurer la disponibilité de ces biens fondamentaux. Il intervient pour organiser leur financement, garantir leur accès et corriger les défaillances du marché, qu’il s’agisse de sécurité, de justice, d’éclairage public ou encore de protection de l’environnement. En assumant ce rôle, il permet non seulement de surmonter les comportements opportunistes, mais aussi d’assurer le fonctionnement harmonieux d’une économie qui, sans lui, serait incapable de produire ces services essentiels au bien-être collectif.
Afin de tout comprendre à cet article ou si vous l’avez manqué, je vous recommande d’aller lire le précédent intitulé : Pourquoi l’État intervient-il sur le marché ?
Qu’est-ce qu’un bien collectif ?
Un bien collectif est un bien dont chacun peut profiter sans empêcher les autres d’en faire autant. Il possède deux caractéristiques essentielles : il est impossible d’en exclure l’accès et son utilisation par une personne ne réduit pas celle des autres. Cette double propriété, à savoir la non-excluabilité et la non-rivalité, le distingue des biens privés habituels, que l’on achète individuellement et dont l’usage est limité par la quantité disponible.
L’éclairage public illustre parfaitement cette logique. Lorsqu’une rue est éclairée, toute personne qui y passe bénéficie de la lumière, qu’elle le souhaite ou non. De la même manière, la défense nationale protège l’ensemble de la population sans que chacun ne doive souscrire à un service individuel. Dans ces situations, la consommation du bien par une personne n’empêche en rien celle des autres, et personne ne peut réellement être tenu à l’écart.
Ces caractéristiques rendent les biens collectifs indispensables au fonctionnement d’une société organisée. Ils concernent aussi bien la sécurité que certaines infrastructures, voire la protection de l’environnement. Leur particularité est qu’ils ne peuvent pas être divisés ni vendus de manière classique, ce qui les place naturellement à part dans le fonctionnement de l’économie.
Le marché ne produit pas de biens collectifs
Un bien collectif n’est presque jamais fourni spontanément par les entreprises privées, car son mode de consommation empêche toute possibilité de le vendre de manière rentable. Pour qu’un producteur puisse proposer un bien sur le marché, il doit pouvoir identifier ses clients, leur faire payer l’accès et empêcher ceux qui ne paient pas d’en profiter. Or, avec les biens collectifs, ces conditions ne peuvent pas être réunies.
Comme il est impossible d’exclure les individus de la consommation, une entreprise ne peut pas réserver le bénéfice du bien à ceux qui auraient accepté d’en payer le coût. La logique même du marché se brise alors, puisqu’aucun producteur ne peut couvrir ses dépenses en vendant un bien qui, une fois créé, profite automatiquement à l’ensemble de la population. L’absence de rivalité renforce encore ce problème, puisque le bien peut être consommé simultanément par un nombre illimité de personnes, rendant toute forme de tarification individuelle inopérante.
Dans ces conditions, les entreprises privées n’ont aucun intérêt à produire un bien collectif, même lorsqu’il est essentiel au fonctionnement de la société. La logique marchande ne permet pas de financer des biens dont tout le monde bénéficie automatiquement, y compris ceux qui n’auraient pas contribué à leur production. Ce blocage ouvre la voie à une défaillance du marché, puisque sans intervention extérieure, ces biens ne seraient tout simplement pas fournis.
Qu’est-ce qu’un passager clandestin ?
Le passager clandestin est un individu qui bénéficie d’un bien ou d’un service sans en supporter le coût. Ce comportement n’est pas le résultat d’une intention malveillante. En effet, il découle directement des caractéristiques mêmes des biens collectifs, accessibles à tous et non-divisibles. Lorsque chacun peut profiter d’un bien sans être exclu, certains préfèrent laisser les autres payer à leur place, tout en bénéficiant du résultat final.
Ce phénomène pose un problème majeur de financement. Si beaucoup de personnes adoptent cette attitude, personne n’a intérêt à contribuer volontairement, car chacun espère que les autres prendront en charge la dépense nécessaire. À grande échelle, ce raisonnement conduit à une situation où le bien, pourtant utile à tous, n’est tout simplement pas produit. Le passager clandestin n’est donc pas une exception, c’est un comportement logique dès que l’accès au bien ne peut pas être limité.
Un exemple typique de passager clandestin s’illustre dans le domaine de la santé. Dans le cas de la vaccination, une immunité collective est atteinte quand une grande partie de la population est vaccinée (au moins 90 %). Le passager clandestin correspond au parent qui refuse de vacciner son enfant, comptant sur la vaccination collective. Dans la mesure où pratiquement tous les autres enfants seront vaccinés, cela protégera mécaniquement le sien sans qu’il n’ait fait le vaccin (avec le risque que cela comprend, même s’il est considéré comme très minime).
Ainsi, on retrouve ce mécanisme dans des domaines essentiels comme la sécurité, la protection de l’environnement ou encore la lutte contre les épidémies. À chaque fois, l’utilité du bien est collective, mais le financement individuel est difficile à garantir. C’est cette impasse économique qui confirme que les biens collectifs ne peuvent pas être laissés à la seule initiative privée. Sans intervention extérieure, le risque est de voir disparaître des services indispensables au fonctionnement de la société.
L’État finance la production de biens collectifs
Si le marché ne peut pas fournir de biens collectifs, c’est à l’État qu’il revient d’en assurer la production et le financement. Son rôle est de garantir que ces biens essentiels soient disponibles pour tous, même lorsqu’aucun acteur privé n’a intérêt à les proposer. L’État peut le faire parce qu’il dispose d’un pouvoir que les entreprises n’ont pas, à savoir celui de prélever des ressources à travers l’impôt afin de répartir le coût entre l’ensemble des citoyens.
Ce financement public permet de couvrir les dépenses nécessaires à la création et au maintien de biens dont chacun bénéficie indistinctement. La défense nationale, la justice, certaines infrastructures ou encore les services de secours fonctionnent précisément sur ce principe : chacun y contribue selon les règles fiscales en vigueur, et chacun en profite sans distinction. L’impôt devient ainsi un moyen d’éviter que certains ne profitent du système sans participer à sa prise en charge.
L’intervention de l’État ne se limite pas au financement. Il peut également organiser, gérer ou déléguer la production à des opérateurs spécialisés, tout en veillant à ce que l’accès demeure ouvert à tous. Ce cadre garantit la continuité et la qualité du service, mais aussi l’équité entre les citoyens. En prenant en charge les biens collectifs, l’État corrige ainsi une défaillance structurelle du marché et assure la fourniture de services indispensables à la vie collective.
Étant donné que le marché comporte des imperfections qui obligent l’État à intervenir, par exemple pour produire des biens collectifs, cela peut aboutir à l’existence de marchés non-concurrentiels. Effectivement, quand le marché ne produit pas un bien et que c’est l’État qui s’en occupe, on peut arriver à une situation de monopole (une seule entreprise pour beaucoup de consommateurs) ou d’oligopole (quelques grosses entreprises pour beaucoup de consommateurs) sur un marché donné. Par exemple en France, de nombreux services étaient, pendant longtemps, gérés exclusivement par des entreprises publiques ayant un monopole sur leur marché. Il s’agissait par exemple de France Télécom dans les télécommunications, La Poste dans la livraison du courrier, la SNCF dans les trains, EDF dans la fourniture d’électricité, etc. Beaucoup de ces secteurs ont ensuite été ouverts à la concurrence.