Qu’est-ce que la segmentation du marché du travail ? Définition et exemples concrets

 

Qu’est-ce que la segmentation du marché du travail ? Définition et exemples concrets
Qu’est-ce que la segmentation du marché du travail ? Définition et exemples concrets

 

Lorsqu’on parle du marché du travail, on imagine souvent un grand espace unique où les entreprises recrutent et où les individus proposent leurs compétences. En théorie, l’offre et la demande de travail se rencontrent, les salaires s’ajustent et chacun trouve sa place en fonction de sa qualification et de sa productivité. Mais la réalité est bien sûr plus complexe. Tous les emplois n’offrent pas les mêmes conditions, les mêmes perspectives, ni la même stabilité. Cette diversité renvoie à une notion centrale en économie du travail, celle de la segmentation du marché du travail.

La segmentation du marché du travail repose sur l’idée que le marché de l’emploi n’est pas homogène, mais organisé en plusieurs segments distincts. Certains regroupent des emplois stables, protégés et qui offrent de véritables perspectives de carrière (le segment primaire). D’autres concentrent des postes plus précaires, avec une plus grande incertitude et des trajectoires professionnelles plus fragiles (le segment secondaire). Au-delà de ces deux catégories principales, plusieurs critères peuvent être utilisés pour observer ou analyser la segmentation.

Ainsi, le salaire joue un rôle, mais il existe aussi de nombreux autres critères comme les qualifications, les règles juridiques, l’organisation des entreprises, ou encore les conditions d’accès aux différents types d’emploi. Cette segmentation se manifeste aussi à travers la diversité des contrats de travail, qu’il s’agisse du CDI, du CDD, de l’intérim ou encore de l’apprentissage. 

La répartition des travailleurs entre les secteurs d’activité et les métiers est aussi un indicateur, dans la mesure où certains domaines attirent par exemple davantage les femmes que les hommes.

La segmentation du marché du travail a aussi ses limites, puisque les frontières entre les différents segments ne sont pas toujours claires, la mobilité reste possible et les transformations économiques modifient constamment l’organisation du marché de l’emploi.

Afin de tout comprendre à cet article ou si vous l’avez manqué, je vous recommande d’aller lire le précédent intitulé : Qu’est-ce que l’offre et la demande sur le marché du travail ?

 

Définition de la segmentation du marché du travail

La segmentation du marché du travail désigne l’idée selon laquelle le marché du travail ne fonctionne pas comme un espace unique et homogène où tous les travailleurs seraient en concurrence dans les mêmes conditions. Au contraire, il serait divisé en plusieurs segments distincts, caractérisés par des règles, des niveaux de stabilité, des perspectives de carrière et des conditions de travail très différentes. Autrement dit, tous les emplois ne se valent pas et tous les travailleurs ne sont pas placés face aux mêmes opportunités.

Dans l’approche économique classique, le marché du travail est souvent présenté comme un lieu de rencontre entre une offre de travail (c’est-à-dire des individus qui cherchent un emploi) et une demande de travail (c’est-à-dire des entreprises qui recrutent). Les salaires s’ajustent alors en fonction de la qualification, de la productivité et du niveau de concurrence. La théorie de la segmentation remet en cause cette vision simplifiée. Elle montre que les mécanismes de fixation des salaires, de recrutement et de promotion ne sont pas identiques partout, et que certains groupes de travailleurs restent durablement cantonnés à des types d’emplois spécifiques.

Les économistes parlent généralement de dualisme du marché du travail pour illustrer ce phénomène. Ils distinguent un segment primaire et un segment secondaire. Le segment primaire regroupe des emplois relativement stables, mieux rémunérés, qui offrent des perspectives d’évolution et une certaine protection de l’emploi. À l’inverse, le segment secondaire rassemble des emplois plus précaires, moins bien payés, avec des conditions de travail plus difficiles et peu de possibilités de progression. Cette distinction ne repose pas uniquement sur le niveau de salaire, mais aussi sur la sécurité de l’emploi, l’accès à la formation, la reconnaissance professionnelle ou encore la capacité à négocier ses conditions de travail.

La séparation entre le segment primaire et le segment secondaire est la plus connue et la plus utilisée, mais il est possible de segmenter le marché du travail sur la base d’autres critères. Cela peut être des sous-segments des segments primaires et secondaires, ou une segmentation différente. Si on prend par exemple le secteur d’activité, certains secteurs sont structurellement plus précaires (comme la restauration et l’agriculture) ou au contraire plus stables (comme la fonction publique et la finance). On peut aussi créer des segments en fonction du niveau de qualification.

La segmentation du marché du travail implique également que la mobilité professionnelle entre ces segments n’est pas toujours fluide. Passer d’un emploi précaire à un emploi stable peut s’avérer difficile à cause des barrières à l’entrée, d’un manque de qualification ou d’un recrutement sélectif.

 

Pourquoi le marché du travail est-il segmenté ?

Si la segmentation du marché du travail existe, ce n’est pas le fruit du hasard. En effet, elle vient de divers mécanismes économiques, sociaux et institutionnels qui structurent dans le temps l’accès à l’emploi, les conditions de travail et les perspectives de carrière. Le marché du travail ne se divise pas spontanément. Il se construit au fil des règles, des pratiques et des différences de qualification qui organisent la rencontre entre les employeurs et les travailleurs.

Un premier facteur tient au niveau de qualification et au capital humain. Les individus n’entrent pas sur le marché du travail avec les mêmes diplômes, les mêmes compétences ni la même expérience. Or, ces éléments influencent directement la productivité attendue par les entreprises. Les postes qui exigent une expertise technique élevée, une formation longue ou des responsabilités importantes ont tendance à offrir davantage de stabilité et de protection. À l’inverse, les emplois qui demandent peu de qualifications sont plus facilement substituables, ce qui peut les rendre du coup plus précaires. Cette différence contribue à avoir des segments distincts.

La segmentation s’explique aussi par l’organisation interne des entreprises. Certaines grandes organisations aident au développement des carrières. Les recrutements s’y font souvent à un niveau d’entrée donné, puis les promotions et les évolutions de carrière sont gérées en interne. Cela crée un espace relativement protégé, avec des règles propres en matière de progression salariale et de mobilité professionnelle. À côté de ces marchés internes existent des marchés externes, où les travailleurs sont en concurrence plus directe et où les contrats sont souvent plus courts ou plus flexibles.

Les institutions jouent également un rôle central. Le droit du travail, les conventions collectives, la protection de l’emploi ou encore les systèmes de formation influencent la structure du marché du travail. Par exemple, un cadre juridique qui protège fortement certains contrats peut renforcer la différence entre les emplois stables et les emplois temporaires. De la même manière, les politiques publiques et les dispositifs d’apprentissage peuvent orienter l’accès à certains secteurs plutôt qu’à d’autres. Les règles ne sont donc pas neutres, elles participent à la structuration des segments.

Enfin, des barrières à l’entrée limitent la mobilité entre les différents espaces du marché du travail. Ces barrières peuvent être formelles, comme l’obligation de détenir un diplôme spécifique, ou plus informelles, comme l’importance des réseaux professionnels. Lorsqu’il est difficile de passer d’un emploi précaire à un emploi stable, la segmentation du marché du travail va avoir tendance à se renforcer. Les trajectoires professionnelles deviennent alors moins fluides, et les différences entre segments se maintiennent dans le temps.

 

De nombreuses formes de contrat de travail : CDI, CDD, intérim et apprentissage

La segmentation du marché du travail se manifeste très concrètement à travers la diversité des contrats proposés aux travailleurs. Tous les emplois ne reposent pas sur les mêmes règles juridiques, ni sur le même degré de stabilité. Le type de contrat de travail est ainsi un indicateur central pour comprendre comment le marché de l’emploi est structuré en différents segments.

Le contrat à durée indéterminée, plus connu sous le nom de CDI, est souvent associé au segment le plus stable du marché du travail. Il n’est pas limité dans le temps et offre une protection juridique importante. La rupture du contrat est encadrée par des règles strictes, ce qui renforce la sécurité de l’emploi. Cette stabilité facilite l’accès au crédit, au logement ou encore à des projets de long terme. Le CDI est donc généralement perçu comme la forme d’emploi la plus protectrice, même si les conditions de travail peuvent varier selon les secteurs d’activité.

À l’inverse, le contrat à durée déterminée, ou CDD, repose sur une logique temporaire. Il est conclu pour une période précise ou pour l’exécution d’une mission particulière. Si le CDD peut permettre une première insertion professionnelle ou répondre à un besoin ponctuel des entreprises, il s’inscrit plus fréquemment dans le segment secondaire du marché du travail. La fin programmée du contrat entretient une incertitude sur la continuité de l’emploi, ce qui peut limiter les perspectives de carrière et renforcer la précarité.

Le travail intérimaire accentue encore cette dimension temporaire. Dans ce cas, le salarié est employé par une agence d’intérim qui le met à disposition d’une entreprise pour une mission définie. Ce type de contrat répond à des besoins de flexibilité de la part des employeurs. Il permet d’ajuster rapidement la main-d’œuvre en fonction de l’activité. Toutefois, cette flexibilité s’accompagne souvent d’une moindre stabilité et d’une alternance entre les périodes d’emploi et les périodes sans mission. Le travail temporaire illustre ainsi une forme de segmentation où la continuité professionnelle peut être fragmentée.

Le contrat d’apprentissage occupe une position particulière. Il associe la formation théorique et l’expérience en entreprise. Son objectif principal n’est pas seulement la production, mais aussi l’acquisition de compétences. L’apprentissage constitue un point d’entrée vers le marché du travail et peut déboucher sur un emploi stable. Cependant, durant la période de formation, le statut reste spécifique et encadré par des règles distinctes.

 

Comment la segmentation du marché du travail explique que certains métiers attirent davantage les femmes ?

La segmentation du marché du travail ne s’observe pas uniquement à travers les contrats ou le niveau de stabilité des emplois. En effet, elle se manifeste aussi dans la répartition des travailleurs entre les secteurs d’activité et les métiers. Certains domaines concentrent par exemple majoritairement des femmes, tandis que d’autres restent largement masculinisés. Cette répartition n’est pas que le résultat de choix individuels isolés. Elle vient aussi de la structure du marché du travail qui est organisée en segments distincts.

D’abord, les filières de formation orientent différemment les trajectoires professionnelles. Les choix scolaires et universitaires, généralement influencés par des représentations sociales persistantes, conduisent plus souvent les femmes vers les métiers du soin, de l’éducation ou des services à la personne. Ces secteurs possèdent leurs propres règles de fonctionnement, leurs niveaux de rémunération et leurs perspectives d’évolution.

Ensuite, certains segments du marché du travail sont historiquement associés à des normes professionnelles et culturelles qui peuvent freiner l’accès à d’autres catégories de travailleurs. Les métiers industriels, techniques ou liés à la construction, par exemple, restent très masculinisés. Les processus de recrutement, les réseaux professionnels et les habitudes d’entreprise peuvent créer des barrières informelles à l’entrée. La segmentation du marché du travail ne repose donc pas uniquement sur la qualification, mais aussi sur des mécanismes sociaux qui orientent la répartition des emplois.

La structure des carrières joue également un rôle. Les secteurs qui offrent des parcours linéaires et continus, avec des horaires peu flexibles, peuvent être moins compatibles avec certaines contraintes familiales. À l’inverse, des métiers davantage organisés autour du temps partiel ou de la flexibilité horaire attirent plus fréquemment des profils spécifiques. Et les femmes ont tendance à aller vers ces métiers pour pouvoir s’occuper de leurs enfants à côté.

Enfin, les écarts de rémunération et de reconnaissance professionnelle entre les secteurs renforcent cette structuration. Lorsque des métiers majoritairement féminisés sont moins valorisés économiquement, cela contribue à maintenir des différences durables entre segments du marché du travail.

 

Les limites de la segmentation du marché du travail

Si la segmentation du marché du travail est une grille de lecture intéressante, elle ne permet pas d’expliquer à elle seule toute la complexité des trajectoires professionnelles. Comme toute théorie, elle simplifie une réalité qui est plus nuancée et comporte de nombreuses limites.

Tout d’abord, la frontière entre les segments n’est pas toujours clairement définie. Dans les faits, il existe une grande diversité de situations intermédiaires. Certains emplois offrent une relative stabilité sans appartenir pleinement au segment primaire, tandis que d’autres cumulent la précarité et en même temps la nécessité d’avoir de fortes compétences techniques. La segmentation du marché du travail ne dessine pas deux blocs parfaitement hermétiques, mais plutôt un ensemble où les positions peuvent être plus ou moins sécurisées.

Ensuite, la mobilité professionnelle est possible, même si elle peut être difficile. Des travailleurs qui débutent dans des emplois temporaires ou peu qualifiés peuvent acquérir de l’expérience, suivre une formation ou bénéficier d’une promotion. Les trajectoires individuelles ne sont pas figées. La théorie de la segmentation insiste sur l’existence de barrières à l’entrée, mais elle ne signifie pas que ces barrières sont infranchissables. L’évolution des carrières dépend aussi des politiques de formation, des stratégies d’entreprise et des choix personnels.

De plus, le marché du travail évolue en permanence sous l’effet de transformations économiques plus larges. La mondialisation, le développement du numérique ou l’essor de nouvelles formes d’organisation du travail modifient la structure des emplois. Certains métiers apparaissent, d’autres disparaissent, et les frontières entre les segments peuvent se recomposer. Par exemple, des activités autrefois stables peuvent devenir plus flexibles, tandis que de nouveaux secteurs offrent des perspectives attractives.

Enfin, la théorie peut parfois sous-estimer la diversité des situations nationales. Les règles juridiques, la protection de l’emploi, le rôle des syndicats ou l’importance du secteur public varient d’un pays à l’autre. Ces différences institutionnelles influencent la structure du marché de l’emploi et la manière dont les segments se forment.

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